Wednesday, November 26, 2008

Chroniques d'une ville défunte.















Sont rassemblés sur ce site, les textes qui parlent de ma ville de Beyrouth choisis parmi les écrits déjà parus sur mon blog principal : LETTRES DU LIBAN.

Les textes sont numérotés de I à XXI respectant ainsi l’ordre chronologique de leur première parution sur LETTRES DU LIBAN depuis 2006.

Le choix est laissé au lecteur d’aborder ce blog comme un livre en commençant par le texte le plus ancien soit le chapitre I (A regarder la mer), sinon de se référer a la TABLE GENERALE située sur la colonne de droite (sidebar) et d’y cliquer un titre a sa convenance.

Ibrahim Tyan.

Saturday, November 22, 2008

I - A regarder la mer.













Négligeant le sage conseil de ma femme de ne point trop me hasarder ces jours-ci en dehors de ma zone Chrétienne à l’Est de la capitale, me revoilà à Beyrouth-Ouest assis sur mon banc public préféré en plein cœur du fief Musulman Sunnite d’Aïn-el-Mraïsseh, sirotant rêveusement mon café face à la Méditerranée.

Je m’empresse de vous expliquer que je suis un adepte impénitent de la marche et que chaque fois ma séance de deux heures, invariablement achevée avec l’atteinte de la mer, il m’est devenu rituel de m’arrêter devant le modeste kiosque de Hajj Abou Ragheb avec lequel on est devenus les meilleurs amis du monde, pour m’acheter moyennant la somme modique de LL. 1500, un gobelet d’Espresso et un litre d’eau minérale glacée ; chose qui me fait toujours ricaner quand je pense qu’il m’arrive de payer jusqu’à vingt fois cette somme, (pourboire non compris), pour obtenir exactement la même chose dans certains établissements huppés de Beyrouth dont l’air climatisé charrie invariablement les mêmes relents de beurre rance, de cigare refroidi, et de pute de luxe.

Essayer d’empêcher le Beyrouthin invétéré de savourer à sa guise SA ville, SA mer, SON soleil SES rues et SES gens, et de L’obliger à se cantonner dans son enclave sectaire comme un cancrelat dans son trou, équivaut à essayer de capter de sa main une poignée de vent.

Il demeure que les Libanais sont des ânes !

Je ne sais plus à qui est due la parabole qui raconte qu’après avoir créé le Liban, le bon Dieu trouva qu’il avait si bien fignolé la chose que le petit patelin terrestre finit par ressembler point par point à son Paradis ; ce qui n’était point admissible vu que l’existence d’une réplique exacte ici-bas ôterait toute son unicité à l’original.

Le détruire serait tout aussi impensable puisque ce serait admettre sa bévue de la part du Créateur.

Alors Dieu créa les Libanais !

Bien le pardon Messire l’âne pour avoir injustement comparé votre aimable Seigneurie aux Libanais ; vous dont l’instinct sûr et la mémoire infaillible vous évitent de tomber à deux reprises dans la même fosse.

Mais pas les Libanais !

Avec eux, ça marche à tous les coups.

Ibrahim Tyan.

Friday, November 21, 2008

II - Ombres et Visages.
















Hier encore, l’opinion était unanime que la guerre au Vietnam qui dura de 1959 à 1975 s’était soldée par une défaite cuisante des Etats-Unis.

Aujourd’hui, cette vérité à ses contestataires qui affirment, preuves à l’appui, que le but principal des USA à été largement atteint en estropiant quasi définitivement non seulement le Vietnam mais également le Laos, le Cambodge et d’une certaine manière la Thaïlande les rendant ainsi incapables de se joindre au puissant élan des autres « Tigres » Asiatiques, que l’économie Américaine redoute tant.

En juillet 2006, Israël déclara sans ambiguïté son intention de faire régresser le Liban de vingt ans en arrière. S’en suivit une campagne militaire dans laquelle l’armée de l’air Israélienne s’acharna sauvagement sur le pays, lui causant de pertes effroyables allant de l’infrastructure aux habitations et vies civiles ; mais surtout, laissant derrière elle un million de sans abris et au bas mot un million de mines et grenades anti personnel parsemant champs et forêts du Sud et du Centre du pays les rendant ainsi littéralement inutilisables.

Devant un tel palmarès, la résistance pourtant héroïque du Hizbollah qui mit en échec toutes les tentatives Israéliennes de percée terrestre dans le Sud, se trouva réduite à l’état d’un Bravado au prix exorbitant ; surtout après le dénigrement criminel de certains Libanais pour cette action d’éclat dont les remous continuent à secouer les fondements mêmes de l’état Hébreu jusqu’à ce jour.

Il est d’amères victoires !

Encore plus amères étaient mes pensées en traversant ce matin même à petit trot la lisière du centre de Beyrouth appelé jadis uniformément Place des Canons ou Place des Martyrs.

Il demeure qu’avant la guerre civile, cette vaste superficie était divisée en deux places historiques bien distinctes ; la première étant la Place Debbas, que l’avènement de SOLIDERE fit complètement disparaître depuis, et qui débouchait directement sur la Place des Martyrs elle-même rebaptisée officieusement du titre pompeux de ‘ Place de la Liberté ‘ par la clique du 14 Mars et que j’appelle personnellement depuis quelque temps, la Place du Saint-Sépulcre.

Incorrigible iconoclaste que je suis !

Elle était pourtant bien belle ma Place des Martyrs d’avant guerre avec ses palmiers centenaires, son horloge parlante fleurie, ses beaux édifices historiques et la grande bâtisse blanche de style colonial du ‘’Petit-Sérail’’ qui abritait les bureaux du commissariat de la police, et qui cachait derrière sa masse imposante les ruelles ‘ chaudes ‘ de la ville bordées de maisons closes dans le plus pur style d’Amsterdam et où j'eus, vu leur proximité avec mon collège, la chance inouïe d’y faire mes premières armes à un âge très précoce avec des filles de grand cœur qui valaient de loin moult bourgeoise respectable que je connus depuis ; comme cette belle et plantureuse « Sabah » qui des fois m’accordait ses faveurs ‘ à l’œil ‘ ; sans doute pour avoir éveillé en elle un vague sentiment maternel.
Ce qui ne l’empêcha pas un beau jour de me refiler les morpions qui m’empoisonnèrent l’existence jusqu’à ce qu’un clément dermatologue m’en débarrasse.

Mais la merveille des merveilles était à l’Ouest de la place où par des bouches sombres et d’escaliers de vieilles pierres on accédait à toute une ville souterraine faite d’interminables labyrinthes de couloirs centenaires éclairés de jour par la lumière jaunâtre des bulbes électriques : Les Souks.

Dans ces dédales se succédaient tour à tour les marchés de légumes, poissons, volailles, fromages, confiseries, épices, encens, soieries et parfums ; mais la véritable caverne d’Ali-Baba était l’entassement prodigieux d’or et de bijouterie au Souk des orfèvres, protégé après l’heure de fermeture par d’immenses portails séculaires en bronze.

Avec l’avènement de Rafic Hariri en 1992 et les milliards ne manquant point, j’avais espéré en une patiente et amoureuse restauration qui redonnerait tout son cachet et sa splendeur à ma belle vieille ville, comme c’aurait été le cas dans toute nation qui se respecte. Mais dans ma candeur, j’avais compté sans l’ignorance, la cupidité et la rapacité des hommes d’argent soucieux de gonfler leur pécule, qui saccagèrent et vandalisèrent ma ville pire que les mercenaires d’antan, rasant au bulldozer mon patrimoine, ma jeunesse et ma mémoire, dans la plus vaste opération d’arnaque, d’usurpation et de piraterie légale que le pays ait jamais connu.

Après cela, il n’est plus difficile de comprendre pourquoi je n’éprouve envers SOLIDERE aucun sentiment de solidarité.

Heureusement qu’il me reste mon ciel, mon soleil et ma mer.

Assis sur mon banc favori face à la Méditerranée qui venait lécher langoureusement la côte d’Aïn-el-Mraïsseh, je devisais tranquillement avec mon cafetier préféré et néanmoins ami, Hajj Abou Ragheb.

Tu m’affirmes (Dieu te pardonne) que le Paradis n’existe pas ; me dit le Hajj. Mais je sens que tu es un homme de Bien, cependant Ibliss (le mille fois damné) t’a embrouillé les idées. Mais lorsque tu te présenteras (après longue vie) devant Allah (le tout-puissant) et son Prophète (prières et salutations sur son âme bénie), tu seras tellement saisi de repentir devant leur splendeur, leur sagesse et leur clémence infinies que tu te convertiras immédiatement a l’Islam (par la volonté du tout-puissant) et entreras (inch’Allah) au Paradis.

Cher Abou Ragheb, dans le fond, tu ne sais pas combien on se ressemble.

Toi aussi à ta façon, tu es un irréductible !

Ibrahim Tyan.

Thursday, November 20, 2008

III - A bâtons rompus avec le Hajj.














Assis sur mon banc favori face à la mer d’Aïn el Mraïsseh après une séance de jogging épuisante, je me laissais bercer par la torpeur délicieuse de la récupération physique après l’effort, tout en savourant les doux ultras violets du soleil de Février et la revigorante caféine d’un espresso bien corsé.

A la question : - Crois-tu que Rafic Hariri (qu’Allah ait son âme), approuve de ce qui se passe actuellement au Liban ? Que me posa Hajj Abou Ragheb mon cafetier préféré et néanmoins ami, je pris un malin plaisir a lui répondre qu’en date du 14 février 2005 et très exactement à 12 :55 PM, Rafic Hariri changea définitivement de nature pour se transformer en une sorte d’onde vibratoire qui partit en s’amplifiant à la vitesse de la lumière pour se perdre à jamais dans les profondeurs de l’hyper espace et que donc et par conséquent, il doit à l’heure actuelle s’en foutre sidéralement et extra-galactiquement de toutes ces foutaises.

- (Qu’Allah te pardonne et moi-même pour t’avoir entendu). C’est Ibliss (le mille fois damné) qui te susurres encore des pensées blasphématoires, rétorqua Abou Ragheb, mais laissons Hariri (qu’Allah lui soit miséricordieux) et parlons d’autre chose.

- Depuis une éternité, me dit-il, je déplore la perte de Gamal Abdel Nasser (Mille et une miséricordes Divines soient sur son âme pure). Ça c’était un mec, un vrai, avec une sacrée paire dans le caleçon ; pas comme ces eunuques de dirigeants Musulmans d’aujourd’hui (Damnation soit sur eux) ; mais heureusement qu’Allah (Que sa miséricorde soit louée), nous as dédommagés par la venue de Sayyed Hassan Nasrallah, (qu’Allah le garde et lui accorde victoire sur ses ennemis).

Voulant le taquiner un peu, je lui répondis : - D’accord pour Nasser, il ne se laissait point marcher sur les pieds celui-là, mais je ne comprends pas comment un monument comme Sayyed Hassan se laisse provoquer et railler de la sorte par de minables minus sans réagir alors qu’il aurait pu les écraser tous comme des vils cancrelats qu’ils sont.

- Bien dit l’ami, (qu’Allah t’accorde longue vie), s’exclama le Hajj, enfin tu parles juste (qu’Allah soit loué) !

Ici le Hajj prit le ton du maître s’adressant au néophyte.

- Eh bien saches mon honorable ami (qu’Allah te préserve de tout mal) que l’Imam Ali (qu’Allah honore sa face rayonnante) à écrit dans son livre que les portes de la patience et de la clémence sont au nombre de SEPT et que Sayed Hassan (Dieu le garde) est en train de les épuiser toutes avant que la parole ne revienne à l’épée, (bientôt Inch’Allah).

Evidement je me gardais bien de lui mentionner que je n’ai lu cela nulle part dans le ‘Nahj-El-Balagha’ de l’Imam Ali qui est un de mes livres de chevet favoris, et préférais lui dire :

- En fin de compte et si je t’ai bien compris, Sayyed Hassan est en train de faire comme cet ancien chef militaire qui laissa les Anglais tirer les premiers a Fontenoy.
- Et ensuite ?
- Ensuite il déferla sur eux et les battit à plate couture.
- Ah l’excellent homme (Que le salut d’Allah soit sur lui), et comment se nommait déjà ce brave guerrier ?
- Le Maréchal Maurice de Saxe.

Ici, Abou Ragheb me toisa de sa moue dubitative,

-Drôle de nom pour un Musulman !!!

Ibrahim Tyan.

Wednesday, November 19, 2008

IV - En attendant l'orage.














Hier soir, j’ai regardé Ghassan Tueini à la télévision, et le sommeil me gagnait au fur et à mesure que l’émission se déroulait. Pourtant l’heure n’était point tardive, mais les assurances apaisantes et les propos lénifiants du caduc ‘patriarche’ de la presse Libanaise finirent par avoir raison de mon intérêt ; mais point de mon inquiétude.

C’est d’ailleurs a peu près mon attitude vis-à-vis de son canard ‘An-Nahar ’ qui troqua son image mythique et si chèrement acquise de coq de combat sans peur et sans reproche, contre celle d’un grassouillet chapon châtré et domestiqué, pour des raisons de « dette morale » envers la mémoire du Grand Homme [ Ghassan Tueini dixit ], dont les restes reposent en paix au Saint-Sépulcre de la Place des Martyrs.

« Dette morale » mon z’œil.

Mais tout cela n’est que balivernes, car c’est l’abîme vers lequel nous nous acheminons inexorablement qui me glace ; et si je ne m’y engage plus en analyses ou spéculations, c’est que les choses sont désormais rendues dans leur crudité la plus brutale de sorte qu’un aveugle y verrait clair et qu’un sourd entendrait.

Et puisque pour la mémoire, le temps et l’espace n’existent pas, la mienne clémente me ramena doucement en un délicieux voyage à rebours, loin, très loin, comme pour me faire oublier, ne fut-ce que l’espace d’un moment, ce présent minable sans espoir ni lendemain. - La voix fatiguée de Ghassan Tueini s’estompa donc graduellement et je me retrouvais à l’aube d’un matin depuis longtemps évanoui dans la nuit des temps.

L’époque : les années 1960, la place : le café trottoir ‘La Dolce Vita’ à Raouché, l’heure : 04 à l’aube.

Un petit joyau de café avec ses nappes et parasols bleus, et un espresso dont je n’ai depuis dégusté de pareil, ni à Turin, ni à Milan, ni chez Florian.

La fin de la nuit s’annonçait tiède et langoureuse comme seules les nuits de Beyrouth savent l’être et le frangipanier avoisinant me renvoyait le parfum sucré et capiteux de ses branches fleuries. Un calme et une sérénité presque irréelle inondaient la place.

Après une soirée endiablée comme seuls les jeunes savent improviser, j’étais là tout seul, vidé mais heureux, dans un état de paix profonde avec le monde et moi-même.

Du coin de l’œil, j’observais discrètement Nizar Kabbani assis à une table avoisinante ; il était là tout seul, sans gonzesse pour une fois, ni crayon ni calepin ; juste un café et un paquet de blondes.

Une limousine parqua devant le trottoir, deux hommes et une femme en descendirent et se mirent à une table voisine ; quelques minutes plus tard, j’entendis la femme rire aux éclats ; la regardant avec un peu plus d’insistance, je reconnus Dalida !

En ce temps là, l’humble petit paradis, niché au creux de la douce Méditerranée, sommeillait voluptueusement aux premières lueurs de l’aube, merveilleuse promesse d’un nouveau matin bleu serein et sans soucis.

* * * *

Du temps de l’ancienne Rome, lorsque César paradait sur son chariot inspectant ses légions victorieuses sous les ovations de la foule en délire, il était coutume qu’il ait toujours debout derrière lui, un esclave dont la seule tâche consistait à lui susurrer a l’oreille, toujours les mêmes mots : N’oublie jamais César que toute gloire est éphémère.

Ibrahim Tyan.

Tuesday, November 18, 2008

V - Allah ma'ak ya Hajj et bon vent.




















La quinquagénaire était fortement maquillée et ses traits lourds de femme mûre qui en a vu d’autres, gardaient malgré l’irreparable outrage des ans, les vestiges encore visibles d’une ancienne beauté.

Sur l’écran TV, elle disait la bonne aventure et battait les cartes du tarot, assaillie de toute part par les pressantes sollicitudes téléphoniques des midinettes désœuvrées du monde Arabe, dans le cadre d’une émission à succès diffusée sur une de ces innombrables chaines câblées qui nous parviennent du Golfe.

Tout cela n’aurait rien eu d’extraordinaire si la femme en question n’arborait élégamment du chef un superbe voile (Hijab) tout ce qu’il y a de plus conforme à la Charia’ a, et dont la couleur jaune canari contrastait le plus heureusement du monde avec sa peau mate de fille du désert.

Loin de moi que de me prétendre expert en doctrine Islamique ; cependant, il est chose aisée que de relever, tant dans le Coran que dans le, ‘’Hadith’’ de nombreux passages qui signalent sans ambigüité la voyance et les pratiques divinatoires comme étant parmi les pires abominations qu’un croyant peut commettre, et qui offensent le créateur dans l’essence même de sa divinité; la chose allant jusqu’à considérer l’argent même du devin comme étant (Haraâm) et interdit au croyant, parce que gagné à partir de pratiques hérétiques et blasphématoires.

Comment donc, et par quelle Fatoua savante, ces érudits de Muftis bédouins ont-ils pu concilier entre des contraires tels l’Islam et le Hijab avec l’astrologie et les tarots ? Bien malin est celui qui me l’expliquera !

J’en toucherais deux mots à mon cher Abou Ragheb à la première occasion, histoire de le faire enrager un bout.

Mais ces occasions se font hélas rares ces jours-ci ; non point que je sombre dans la paresse ou que j’aie cessé d’être amoureux fou de ma Méditerranée, mais parce que les vicissitudes de la vie ont tellement érodé de mon temps libre qu’il m’est devenu présentement difficile de glaner sur mon itinéraire quotidien, les quelques 4 à 5 heures nécessaires pour l’aller-retour de mon pèlerinage vers la mer.

C’est donc à contrecœur et pour préserver quelque peu de forme physique, que je me suis résolu à me rendre au club sportif de mon vieil ami Aboul’Mich, qui offre l’avantage d’être à deux pas de chez moi, ce qui m’économise facilement 2 heures quotidiennes.

C’est pourtant un club agréable et fort bien tenu qu’est celui de Micho qui à toujours été un méticuleux ; sans compter que le fait d’être réduit à m’y rendre tôt le matin, m’offrait l’indéniable avantage d’être pratiquement le seul mâle à bord parmi toutes les bobonnes oisives de la région, qui constituaient la majorité écrasante de la clientèle matinale.

Dans les premiers temps, je m’étais laissé progressivement gagner par le ronron feutré du tapis roulant bien huilé, de la musique douce discrètement diffusée , de l’air climatisé parfumé à l’essence de pin et de la revigorante douche Ecossaise qui venait toujours bien à propos récompenser la fatigue d’une bonne séance d’effort soutenu.

Aussi par l’embarras du choix offert par ces chaleureuses et accueillantes ménopausées, toutes plus avenantes les unes que les autres, et qui ne demandaient pas mieux que de se faire pétrir la cellulite par un mâle providentiel pendant que leurs maris émoussés par des décennies de paradis conjugal, s’évertuaient à se suicider au boulot ou dans les bras d’une maitresse imprudemment trop jeune.

Mais bien vite pointa le jour où la nostalgie de l’ancienne équipée sauvage et solitaire, baignée de sueur, de soleil et de sel marin me rattrapa.

Les rues de Beyrouth me manquaient, sa splendeur, sa crasse, ses ultraviolets, et l’éternelle Méditerranée. Je délaissais donc en ce clair matin de Mai, les quatre murs du havre hygiénique et climatisé d’Aboul’Mich, chaussais mes anciennes espadrilles et pris le large.

Liberté.

* * * *

Il m’est devenu pratiquement impossible de passer par Ain-el-Mraïsseh près de la zone ravagée et toujours énigmatiquement scellée, de l’hôtel Saint Georges au seuil duquel, Rafic Hariri en mourut le 14 Février 2005 pour l’avoir tant convoité de son vivant, sans que ne me revienne à l’esprit l’analyse extraordinairement troublante écrite parTrish Schuh à ce sujet et intitulée : The Salvador option in Beirut.

Beaucoup d’eau à coulé sous les ponts depuis le départ du « grand bienfaiteur » qui nous as endettés jusqu’aux sourcils pour plusieurs générations à venir, quintuplant du même coup sa fortune personnelle, au détriment des malheureux propriétaires du centre ville dont il a usurpé les séculaires biens familiaux, dans la plus abjecte et la plus sauvage des arnaques légalisée que l’histoire du Liban ait jamais connu.

Aujourd’hui, le coryphée du 14 Brumaire change sensiblement de ton, et la cote de la vérité sur la mort de Hariri [cette maudite Hakika qui nous as coûtés les yeux de la tête] semble être à la baisse depuis quelque temps, au profit d’une campagne plus urgente orchestrée par leurs Maîtres et dont l’objectif n’est pas moins que le renversement à tout prix du régime de Damas. (Ledit prix étant comme d’habitude payable exclusivement par les Libanais).

Mais à qui appartient-elle donc cette main Libanaise criminelle – toujours la même – qui servit jadis de cheval de Troie aux Palestiniens, puis de laquais-cireur pour la botte Syrienne et qui opère aujourd’hui en toute impunité, en tant qu’agent infiltré pour le compte du Mossad ?

Qui est donc ce Nosferatu hideux, mi-vampire mi-caméléon qui s’évertue à ruiner tout espoir d’entente nationale et dont la survie dépend de l’entretien de la discorde entre les Libanais et de leur sang versé ?

* * * *

Au kiosque d’Abou Ragheb, un jeune boutonneux m’accueillit.

‘ Le Hajj est parti la semaine dernière pour l’Australie ‘ m’expliqua-t-il. ‘ Je suis Moussa son neveu pour vous servir ‘.

A mes pressantes questions il expliqua :

‘ Vous savez, ça fait déjà un bon bout de temps que les fils du Hajj : Ragheb, Taleb, Abbas et Zeinab vivent là-bas, ils ont la nationalité ; ici il ne restait plus que le Hajj, la Hajjé et leurs deux petits derniers, Ali et Fatma ; alors le Hajj à fini par céder aux instances de ses fils qui le réclamaient et de sa femme qui pleurait jour et nuit ici, et à décidé de les rejoindre’.

Je sentis soudain monter en moi une immense lassitude.

Tout en préparant mon café le blanc-bec continuait à pérorer mais je ne l’entendais plus.

Inconsciemment, je m’assis bien loin de Mon banc habituel.

Ainsi donc ya Hajj, tu es réduit à rouler tes cheveux blancs, ta bonté, ta bonhomie et ta tolérance de libanais authentique chez les Aborigènes, les immigrés et les kangourous ; et finir tes jours à l’autre bout du monde, là où les femmes commandent aux hommes, se baladent aux trois quarts nues, mangent du porc, boivent des boissons fermentées et se trémoussent aux sons du hip-hop ?

Alors que tous les salopards restent ici, et bien plus solidement incrustés que l’ennui !

Kiss Oukht Hal’ Hayat!

NON !

Kiss Oukht Hal’ Balad !

Et mon café avait le goût de la cigüe.

Ibrahim Tyan.

Monday, November 17, 2008

VI - Les assassins de la mémoire.




















Récemment,J’ai été dîner avec des amis, dans un vieux restaurant situé dans la bourgade romantique du Hoboken de New Jersey, sur la rive ouest de l’Hudson, face à Manhattan.

Entre les huitres vapeur et le homard au beurre-citron, arrosés d’un blanc sec Californien ma foi assez surprenant, je contemplais l’ancien portrait dédicacé de Sinclair Lewis sur les lambris en vieux chêne du mur d’en face qui me toisait du haut de sa morgue toute en sépia, en me remémorant une de ses citations qui m’était restée : « Lorsque le fascisme atteindra l’Amérique, il viendra drapé de la bannière étoilée, et brandirait de sa main une croix ».

Savez-vous Abe que vous êtes assis sur ce qui était le siège favori de ''Bogie'' ? (Humphrey Bogart), me lança jovialement mon ami Américain, me ramenant brusquement à la réalité.

A cela, le maitre d’hôtel affable qui nous servait rétorqua en s’adressant à ma femme : Et vous Ma’am sur celui de Lauren Bacall.

Le meilleur était que tout cela s’avéra rigoureusement authentique.

* * * *

Une des preuves d’être un cinéphile averti est peut-être le fait de n’avoir pratiquement plus mis les pieds dans une salle de cinéma depuis au moins quinze ans. Or, il est une pensée exprimée par mon très vénéré Luis Buñuel qui dit que même dans le plus pitoyable des navets, il existe toujours quelques secondes de sublime. Théorie dont j’eus souvent l’occasion d’en vérifier la justesse.

Une idiotie Hollywoodienne a succès tournée en 1973 et intitulée : The Exorcist, en est un exemple frappant.

Dans une scène vers la fin du film, le révérend Merrin, vieux prêtre Catholique, (interprété par l’excellent Max Von Sydow), exorciseur de sa spécialité et gravement malade, reçoit alors qu’il effectuait péniblement sa promenade quotidienne dans un bois environnant, un câble de son évêque le réclamant de toute urgence.

Vint alors la scène sublime qui dure moins de dix secondes et rachète à elle seule, les deux heures d’inepties qui constituent le film.

Après avoir ôté ses lunettes et remis le message dans sa poche, le prêtre filmé du dos, continue sa promenade dans le bois. Un plan moyen furtif nous le montre en quart de profil, observant la nature radieuse autour de lui dans une sorte d’adieu silencieux, comme s’il était conscient de la nature du combat qui l’attendait, et qu’il n’y survivrait pas quelle qu’en serait l’issue.

C’est donc un peu à la manière du révérend Merrin que je regardais mon Beyrouth défiler sous mes yeux en cette resplendissante journée de Mai.

Adieu mon Beyrouth adoré, tu as combattu toute la nuit comme la chèvre blanche d’Alphonse Daudet mais déjà pointe l'aube et avec elle, les flammes du soleil Satanique d’Al Qaeda…

Et mes sens que j’affûtais de toutes mes forces essayaient de capturer le maximum d’images, de sons et d’odeurs de cette ville qui m’était devenue à moitié étrangère depuis que la guerre me l’a défigurée et que les tracteurs cannibales de SOLIDERE ont achevé de me la métamorphoser en un amas de bâtisses sans âme, de places vides et de quartiers artificiels et figés.

Momifiés comme ce Liban a la fois monstrueux et pitoyable, semblable à la créature du Dr. Frankenstein qu’ils ont créé à partir de leur rapacité et de leurs chimères.

Le rappel d’un souvenir est un phénomène élaboré. L’activation des souvenirs, (volontaire ou non), fait souvent appel à des facteurs externes (objets, endroits, personnes, etc.), qui vont travailler grâce aux indices de l’encodage dans l’inconscient, pour rendre un souvenir facile à retrouver.

Voila pourquoi je ne pourrais finalement emporter avec moi que les images du soleil, de la lune, et de la mer d’Aïn-el-Mraïsseh ; mes autres souvenirs de jeunesse, mes places, mes jardins, mes rues et mes gens, ayant disparu depuis si longtemps que j’en suis heureux d’avoir écrit « Ombres et visages » avant que leurs images ne s’estompent à jamais de ma mémoire.

This is the end, beautiful friend
This is the end, my only friend
The end of our elaborate plans
The end of ev’rything that stands
The end


Jim Morrison.

* * * *

Lorsque Moussa m’apporta mon café, il y avait quelque chose d’incertain dans son attitude. Enfin il se décida :

- Oustaz, que pensez-vous de la situation actuelle ? me lança-t-il sur un ton qui se voulait anodin.

Je lui souris sans plus, ce qui acheva de le décontenancer.

- As-tu des nouvelles du Hajj ? Lui demandais-je.

- Il vient de téléphoner il y a deux jours, il va très bien.

Puis prenant son courage à deux mains il se décida.

- Excusez-moi ya oustaz, mais seriez-vous Sayyed Ibrahim par hasard ?

Pourquoi donc cette question ne m’a laissé qu’à moitié étonné ?

A mon acquiescement, Moussa rentra dans le petit kiosque et en ressortit avec un objet minuscule qu’il me remit.

- Le Hajj nous as communiqués votre nom ainsi que votre signalement lors de son dernier coup de fil et nous as demandés de vous remettre ceci.

Je regardais l’objet, maintenant dans ma paume ouverte.

C’était un mince petit livret d’à peine 5×5 cm. Qui avait pour titre ‘ Al Housn al Hassin ‘ littéralement : « la forteresse imprenable ».

Dedans étaient inscrits les quatre-vingt-dix-neuf noms sacrés d'Allah ainsi que des extraits du Coran, traditionnellement supposés porter chance et exorciser le malheur.

La voix de Moussa me parvint comme à travers un écran d’ouate.

- Le Hajj m’a chargé de vous dire que c’était pour conjurer IBLISS…il à dit que vous comprendriez…

- Le mille fois damné, m’entendis-je murmurer d’une voix sourde.

A cela Moussa me fit écho avec grande conviction.

- Le dix-mille fois damné !

Ibrahim Tyan.