Tuesday, November 18, 2008

V - Allah ma'ak ya Hajj et bon vent.




















La quinquagénaire était fortement maquillée et ses traits lourds de femme mûre qui en a vu d’autres, gardaient malgré l’irreparable outrage des ans, les vestiges encore visibles d’une ancienne beauté.

Sur l’écran TV, elle disait la bonne aventure et battait les cartes du tarot, assaillie de toute part par les pressantes sollicitudes téléphoniques des midinettes désœuvrées du monde Arabe, dans le cadre d’une émission à succès diffusée sur une de ces innombrables chaines câblées qui nous parviennent du Golfe.

Tout cela n’aurait rien eu d’extraordinaire si la femme en question n’arborait élégamment du chef un superbe voile (Hijab) tout ce qu’il y a de plus conforme à la Charia’ a, et dont la couleur jaune canari contrastait le plus heureusement du monde avec sa peau mate de fille du désert.

Loin de moi que de me prétendre expert en doctrine Islamique ; cependant, il est chose aisée que de relever, tant dans le Coran que dans le, ‘’Hadith’’ de nombreux passages qui signalent sans ambigüité la voyance et les pratiques divinatoires comme étant parmi les pires abominations qu’un croyant peut commettre, et qui offensent le créateur dans l’essence même de sa divinité; la chose allant jusqu’à considérer l’argent même du devin comme étant (Haraâm) et interdit au croyant, parce que gagné à partir de pratiques hérétiques et blasphématoires.

Comment donc, et par quelle Fatoua savante, ces érudits de Muftis bédouins ont-ils pu concilier entre des contraires tels l’Islam et le Hijab avec l’astrologie et les tarots ? Bien malin est celui qui me l’expliquera !

J’en toucherais deux mots à mon cher Abou Ragheb à la première occasion, histoire de le faire enrager un bout.

Mais ces occasions se font hélas rares ces jours-ci ; non point que je sombre dans la paresse ou que j’aie cessé d’être amoureux fou de ma Méditerranée, mais parce que les vicissitudes de la vie ont tellement érodé de mon temps libre qu’il m’est devenu présentement difficile de glaner sur mon itinéraire quotidien, les quelques 4 à 5 heures nécessaires pour l’aller-retour de mon pèlerinage vers la mer.

C’est donc à contrecœur et pour préserver quelque peu de forme physique, que je me suis résolu à me rendre au club sportif de mon vieil ami Aboul’Mich, qui offre l’avantage d’être à deux pas de chez moi, ce qui m’économise facilement 2 heures quotidiennes.

C’est pourtant un club agréable et fort bien tenu qu’est celui de Micho qui à toujours été un méticuleux ; sans compter que le fait d’être réduit à m’y rendre tôt le matin, m’offrait l’indéniable avantage d’être pratiquement le seul mâle à bord parmi toutes les bobonnes oisives de la région, qui constituaient la majorité écrasante de la clientèle matinale.

Dans les premiers temps, je m’étais laissé progressivement gagner par le ronron feutré du tapis roulant bien huilé, de la musique douce discrètement diffusée , de l’air climatisé parfumé à l’essence de pin et de la revigorante douche Ecossaise qui venait toujours bien à propos récompenser la fatigue d’une bonne séance d’effort soutenu.

Aussi par l’embarras du choix offert par ces chaleureuses et accueillantes ménopausées, toutes plus avenantes les unes que les autres, et qui ne demandaient pas mieux que de se faire pétrir la cellulite par un mâle providentiel pendant que leurs maris émoussés par des décennies de paradis conjugal, s’évertuaient à se suicider au boulot ou dans les bras d’une maitresse imprudemment trop jeune.

Mais bien vite pointa le jour où la nostalgie de l’ancienne équipée sauvage et solitaire, baignée de sueur, de soleil et de sel marin me rattrapa.

Les rues de Beyrouth me manquaient, sa splendeur, sa crasse, ses ultraviolets, et l’éternelle Méditerranée. Je délaissais donc en ce clair matin de Mai, les quatre murs du havre hygiénique et climatisé d’Aboul’Mich, chaussais mes anciennes espadrilles et pris le large.

Liberté.

* * * *

Il m’est devenu pratiquement impossible de passer par Ain-el-Mraïsseh près de la zone ravagée et toujours énigmatiquement scellée, de l’hôtel Saint Georges au seuil duquel, Rafic Hariri en mourut le 14 Février 2005 pour l’avoir tant convoité de son vivant, sans que ne me revienne à l’esprit l’analyse extraordinairement troublante écrite parTrish Schuh à ce sujet et intitulée : The Salvador option in Beirut.

Beaucoup d’eau à coulé sous les ponts depuis le départ du « grand bienfaiteur » qui nous as endettés jusqu’aux sourcils pour plusieurs générations à venir, quintuplant du même coup sa fortune personnelle, au détriment des malheureux propriétaires du centre ville dont il a usurpé les séculaires biens familiaux, dans la plus abjecte et la plus sauvage des arnaques légalisée que l’histoire du Liban ait jamais connu.

Aujourd’hui, le coryphée du 14 Brumaire change sensiblement de ton, et la cote de la vérité sur la mort de Hariri [cette maudite Hakika qui nous as coûtés les yeux de la tête] semble être à la baisse depuis quelque temps, au profit d’une campagne plus urgente orchestrée par leurs Maîtres et dont l’objectif n’est pas moins que le renversement à tout prix du régime de Damas. (Ledit prix étant comme d’habitude payable exclusivement par les Libanais).

Mais à qui appartient-elle donc cette main Libanaise criminelle – toujours la même – qui servit jadis de cheval de Troie aux Palestiniens, puis de laquais-cireur pour la botte Syrienne et qui opère aujourd’hui en toute impunité, en tant qu’agent infiltré pour le compte du Mossad ?

Qui est donc ce Nosferatu hideux, mi-vampire mi-caméléon qui s’évertue à ruiner tout espoir d’entente nationale et dont la survie dépend de l’entretien de la discorde entre les Libanais et de leur sang versé ?

* * * *

Au kiosque d’Abou Ragheb, un jeune boutonneux m’accueillit.

‘ Le Hajj est parti la semaine dernière pour l’Australie ‘ m’expliqua-t-il. ‘ Je suis Moussa son neveu pour vous servir ‘.

A mes pressantes questions il expliqua :

‘ Vous savez, ça fait déjà un bon bout de temps que les fils du Hajj : Ragheb, Taleb, Abbas et Zeinab vivent là-bas, ils ont la nationalité ; ici il ne restait plus que le Hajj, la Hajjé et leurs deux petits derniers, Ali et Fatma ; alors le Hajj à fini par céder aux instances de ses fils qui le réclamaient et de sa femme qui pleurait jour et nuit ici, et à décidé de les rejoindre’.

Je sentis soudain monter en moi une immense lassitude.

Tout en préparant mon café le blanc-bec continuait à pérorer mais je ne l’entendais plus.

Inconsciemment, je m’assis bien loin de Mon banc habituel.

Ainsi donc ya Hajj, tu es réduit à rouler tes cheveux blancs, ta bonté, ta bonhomie et ta tolérance de libanais authentique chez les Aborigènes, les immigrés et les kangourous ; et finir tes jours à l’autre bout du monde, là où les femmes commandent aux hommes, se baladent aux trois quarts nues, mangent du porc, boivent des boissons fermentées et se trémoussent aux sons du hip-hop ?

Alors que tous les salopards restent ici, et bien plus solidement incrustés que l’ennui !

Kiss Oukht Hal’ Hayat!

NON !

Kiss Oukht Hal’ Balad !

Et mon café avait le goût de la cigüe.

Ibrahim Tyan.

Monday, November 17, 2008

VI - Les assassins de la mémoire.




















Récemment,J’ai été dîner avec des amis, dans un vieux restaurant situé dans la bourgade romantique du Hoboken de New Jersey, sur la rive ouest de l’Hudson, face à Manhattan.

Entre les huitres vapeur et le homard au beurre-citron, arrosés d’un blanc sec Californien ma foi assez surprenant, je contemplais l’ancien portrait dédicacé de Sinclair Lewis sur les lambris en vieux chêne du mur d’en face qui me toisait du haut de sa morgue toute en sépia, en me remémorant une de ses citations qui m’était restée : « Lorsque le fascisme atteindra l’Amérique, il viendra drapé de la bannière étoilée, et brandirait de sa main une croix ».

Savez-vous Abe que vous êtes assis sur ce qui était le siège favori de ''Bogie'' ? (Humphrey Bogart), me lança jovialement mon ami Américain, me ramenant brusquement à la réalité.

A cela, le maitre d’hôtel affable qui nous servait rétorqua en s’adressant à ma femme : Et vous Ma’am sur celui de Lauren Bacall.

Le meilleur était que tout cela s’avéra rigoureusement authentique.

* * * *

Une des preuves d’être un cinéphile averti est peut-être le fait de n’avoir pratiquement plus mis les pieds dans une salle de cinéma depuis au moins quinze ans. Or, il est une pensée exprimée par mon très vénéré Luis Buñuel qui dit que même dans le plus pitoyable des navets, il existe toujours quelques secondes de sublime. Théorie dont j’eus souvent l’occasion d’en vérifier la justesse.

Une idiotie Hollywoodienne a succès tournée en 1973 et intitulée : The Exorcist, en est un exemple frappant.

Dans une scène vers la fin du film, le révérend Merrin, vieux prêtre Catholique, (interprété par l’excellent Max Von Sydow), exorciseur de sa spécialité et gravement malade, reçoit alors qu’il effectuait péniblement sa promenade quotidienne dans un bois environnant, un câble de son évêque le réclamant de toute urgence.

Vint alors la scène sublime qui dure moins de dix secondes et rachète à elle seule, les deux heures d’inepties qui constituent le film.

Après avoir ôté ses lunettes et remis le message dans sa poche, le prêtre filmé du dos, continue sa promenade dans le bois. Un plan moyen furtif nous le montre en quart de profil, observant la nature radieuse autour de lui dans une sorte d’adieu silencieux, comme s’il était conscient de la nature du combat qui l’attendait, et qu’il n’y survivrait pas quelle qu’en serait l’issue.

C’est donc un peu à la manière du révérend Merrin que je regardais mon Beyrouth défiler sous mes yeux en cette resplendissante journée de Mai.

Adieu mon Beyrouth adoré, tu as combattu toute la nuit comme la chèvre blanche d’Alphonse Daudet mais déjà pointe l'aube et avec elle, les flammes du soleil Satanique d’Al Qaeda…

Et mes sens que j’affûtais de toutes mes forces essayaient de capturer le maximum d’images, de sons et d’odeurs de cette ville qui m’était devenue à moitié étrangère depuis que la guerre me l’a défigurée et que les tracteurs cannibales de SOLIDERE ont achevé de me la métamorphoser en un amas de bâtisses sans âme, de places vides et de quartiers artificiels et figés.

Momifiés comme ce Liban a la fois monstrueux et pitoyable, semblable à la créature du Dr. Frankenstein qu’ils ont créé à partir de leur rapacité et de leurs chimères.

Le rappel d’un souvenir est un phénomène élaboré. L’activation des souvenirs, (volontaire ou non), fait souvent appel à des facteurs externes (objets, endroits, personnes, etc.), qui vont travailler grâce aux indices de l’encodage dans l’inconscient, pour rendre un souvenir facile à retrouver.

Voila pourquoi je ne pourrais finalement emporter avec moi que les images du soleil, de la lune, et de la mer d’Aïn-el-Mraïsseh ; mes autres souvenirs de jeunesse, mes places, mes jardins, mes rues et mes gens, ayant disparu depuis si longtemps que j’en suis heureux d’avoir écrit « Ombres et visages » avant que leurs images ne s’estompent à jamais de ma mémoire.

This is the end, beautiful friend
This is the end, my only friend
The end of our elaborate plans
The end of ev’rything that stands
The end


Jim Morrison.

* * * *

Lorsque Moussa m’apporta mon café, il y avait quelque chose d’incertain dans son attitude. Enfin il se décida :

- Oustaz, que pensez-vous de la situation actuelle ? me lança-t-il sur un ton qui se voulait anodin.

Je lui souris sans plus, ce qui acheva de le décontenancer.

- As-tu des nouvelles du Hajj ? Lui demandais-je.

- Il vient de téléphoner il y a deux jours, il va très bien.

Puis prenant son courage à deux mains il se décida.

- Excusez-moi ya oustaz, mais seriez-vous Sayyed Ibrahim par hasard ?

Pourquoi donc cette question ne m’a laissé qu’à moitié étonné ?

A mon acquiescement, Moussa rentra dans le petit kiosque et en ressortit avec un objet minuscule qu’il me remit.

- Le Hajj nous as communiqués votre nom ainsi que votre signalement lors de son dernier coup de fil et nous as demandés de vous remettre ceci.

Je regardais l’objet, maintenant dans ma paume ouverte.

C’était un mince petit livret d’à peine 5×5 cm. Qui avait pour titre ‘ Al Housn al Hassin ‘ littéralement : « la forteresse imprenable ».

Dedans étaient inscrits les quatre-vingt-dix-neuf noms sacrés d'Allah ainsi que des extraits du Coran, traditionnellement supposés porter chance et exorciser le malheur.

La voix de Moussa me parvint comme à travers un écran d’ouate.

- Le Hajj m’a chargé de vous dire que c’était pour conjurer IBLISS…il à dit que vous comprendriez…

- Le mille fois damné, m’entendis-je murmurer d’une voix sourde.

A cela Moussa me fit écho avec grande conviction.

- Le dix-mille fois damné !

Ibrahim Tyan.

Sunday, November 16, 2008

VII - Le café d'Aïn-el-Mraïsseh.













Il m’est arrivé souvent au cours de mon enfance, d’entendre Feu mon père ainsi que d’autres adultes de sa génération, utiliser dans leur jargon d’anciens Beyrouthins une expression dépréciative qui consistait à comparer l’objet de leur désapprobation au ‘’Café d’Aïn-el-Mraïsseh’’.

Que de fois n’entendis-je le cher homme, après une inspection-surprise effectuée dans ma chambre, me sommer sur un ton sans réplique : ‘’Je te donne une heure pour mettre de l’ordre dans tout ce foutoir ; ma parole on se croirait au café d’Aïn-el-Mraïsseh ici’’.
Ou lorsque vaincu par l’ennui, il m’arrivait parfois de piquer un petit somme à l’église durant l’office du Dimanche, son souffle dans mon oreille me ramenait sans ménagement à la sainte réalité : ‘’Réveille-toi et tiens-toi bien droit’’ me chuchotait-il ‘’tu n’es pas au café d’Aïn-el-Mraïsseh ici’’.

Je dois donc aux tances paternelles qui eurent pour unique effet d’éveiller en moi le désir de voir de plus près ce lieu si peu recommandable, ainsi qu’aux directives de quelques camarades de collège natifs de la région, le privilège de la découverte dans ma prime jeunesse d’adolescent d’Achrafieh, du vénérable café ‘’Al-Bahreïn’’ dont le sobriquet populaire de ‘’Café d’Aïn-el-Mraïsseh’’ prévalut sur son nom véritable, et survécut ainsi dans la mémoire plébéienne.

Pourtant le coup de foudre ne fut pas immédiat, et l’endroit de prime abord avait tout pour rebuter le tout petit petit-bourgeois domestiqué et cul-bénit que j’étais.

Imaginez-vous des marches en bois branlantes fixées à même la roche, qui vous menaient en-dessous de la route, toujours plus bas jusqu’au niveau des vagues, vers une méchante bicoque sommaire aux vitres embuées, et dont l’intérieur sombre et enfumé débouchait sur une invraisemblable jetée faite de planches pourries qui fendait la mer, juchée sur des pilotis aussi précaires que vermoulus.

Un véritable coupe-gorge marin, sans doute l’œuvre d’un vieux charpentier à moitié toqué et ivrogne de surcroit.

Mais l’âge venant, ma vision des êtres et des choses s’éclaircit considérablement et le fond primant désormais sur la forme, je commençais enfin à saisir pourquoi le Rabelais de ma jeunesse prêchait de casser l’os afin d’en extraire ‘’la substantifique moëlle’’. Il m’arrivait donc de plus en plus souvent en fin d’après-midi, de dégrafer ma cravate et de laisser mon bureau de Hamra aux bons soins du personnel, pour me rendre seul ou avec quelques amis au café d’Aïn-el-Mraïsseh.

Chaque étape de ma vie est attachée à un café que je choisissais pour sa personnalité qui rimait avec mon état du moment ; sauf pour le Café d’Aïn-el-Mraïsseh où le contraire arriva.

Ce fut ‘’lui’’ qui me choisit.

Insensiblement je devins un ‘’accro’’ de cette table située au bout de la jetée, que la Méditerranée cernait de trois côtés et de ces couchers de soleil grandioses, explosions chatoyantes de flamme, de splendeur et de silence.

Après la défaite quotidienne des légions de lumière, un long moment de tranquillité s’installe dans l’univers, précédant l’avance inéluctable de l’armée de l’ombre triomphante du ciel, des êtres et des choses.

Assis devant ma table solitaire au bout de la jetée, entouré des derniers poudroiements d’or et d’écarlate, avec pour seuls compagnons ma cigarette et le chuintement continu de la Méditerranée, je ne pouvais imaginer de meilleurs auspices pour communier l’espace d’un éclair hélas trop furtif, moi microcosme éphémère avec le macrocosme éternel.

Avec le temps, je découvris que l’aspect rudimentaire de l’endroit n’était que pur leurre, le café y était excellent et de loin supérieur à la lavasse standard servie dans les ''Mövenpick'', ''Strand'', ''Modca'', ''Express'', et autres établissements à la mode du moment. Les Tasses et les verres étaient d’une propreté impeccable, dans les narguilés brûlait un authentique tabac Iranien « Ajami » et non cette merde Egyptienne bon marché d’aujourd’hui, écœurante de mélasse et de parfum synthétique, et le plat de Foul qui débordait d’huile d’olive extra-vierge arrivait accompagné de petits pains chauds et d’un extraordinaire plateau bigarré où la tendre ciboulette fraîche avoisinait avec de brillantes olives noires, des radis croquants, des branches de menthe verte et d’une belle tomate rutilante. Un délice des dieux.

Hicham, Zeidan et Bilal étaient à mes petits soins et réussirent à me faire croire que j’étais leur client favori jusqu’au jour où je les surpris a s’occuper avec le même zèle de Michel Abou-Jaoudé (célèbre analyste politique du journal An-Nahar) qui venait souvent accompagné de Samir Nasri. (Critique cinématographique bien connu).

Mais mon mec favori était incontestablement Mahmoud le cuistot, qui était aux anges lorsque je pointais quelquefois en galante compagnie ; alors il sortait le grand jeu pour expédier à notre table un mezzé de derrière les fagots au milieu duquel trônait une succulente friture de poissons frais, de quoi épater ma compagne et de ‘’me blanchir la face’’. Et le bougre y parvenait !

Mahmoud avait entreposé dans sa cuisine un ancien poste de radio massif qui devait dater de l’époque de Marconi et dont l’aiguille chercheuse s’était volontairement bloquée sur une seule et unique station : « Saout-el-Arab Minal’ Kahira ».

Le soir tombé, les reflets des luminaires dans l’eau et le doux murmure continu des vagues ajoutés aux effets bénéfiques d’une bonne bouteille dispensaient à la nuit Beyrouthine bien plus de magie encore.

Mahmoud, à travers la lucarne de sa cuisine me fait un clin d’œil en m’indiquant sa radio dont il hausse légèrement le volume. Il sait ce que j’aime le drôle, et les premières mesures de ‘’Keliobatra’’ (Cléopâtre) de Mohammad Abdel-Wahab fusent dans l’air balsamique de la nuit d’été, au dessus des eaux tranquilles d’Aïn-el-Mraisseh :

Notre nuit est faite de vin et de désir
Et d’un voile de lumière qui protège nos ombres…

Les buveurs de la nuit, ivres se sont assoupis
Mais nous ont devancés au réveil
Ah, s’ils avaient connu une passion comme le nôtre
Ils seraient encore paupières closes…

Chaque fois qu’une coupe trinque
Le buveur nous regarde avec indulgence…
Ô mon amour, ce soir je suis en mal d’amour
Ah si je pouvais te faire partager
Les joies de mon cœur.


Qui donc parmi les paroliers ou interprètes dans ce monde Arabe hypocrite et bigot d’aujourd’hui, oserait écrire ou chanter pareilles strophes ?

Ibrahim Tyan.

Ps. Comme tant d’autres choses, le café d’Aïn-el-Mraïsseh à disparu aujourd’hui, remplacé par une horrible bâtisse kitsch et vulgaire ; et la jetée en bois à été démolie pour faire place à une rade en béton pour canots à moteur.

Saturday, November 15, 2008

VIII - Main basse sur la ville.



















La traversée du cœur de Beyrouth, ce ‘’Downtown’’ de sa nouvelle appellation populaire, et région de SOLIDERE, de sa désignation administrative et foncière, est un des périples les plus riches et les plus édifiants qu’il est donné à un mortel d’effectuer, à condition d’avoir les yeux ouverts et les pieds bien sur terre et non sur un nuage de fumée et de fumisteries.

Dès 1976, le gros du travail de destruction du centre de Beyrouth et de sa transformation en un no man’s land qui divisait la capitale en deux tranches distinctes, Chrétienne et Musulmane avait déjà été accompli ; et les quelques rares périodes de répit advenus après cette date furent mis à profit par les bulldozers de l’homme d’argent venu de Saïda pour achever de rendre irréparables les outrages des miliciens, toujours sous prétexte d’aide ‘’bénévole’’ de la part du ‘’grand bienfaiteur’’ qui s’est découvert une âme de Beyrouthin et une passion démesurée pour tout ce qui se rapporte à cette Ville-Aubaine dont la seule évocation suffisait désormais pour lui mouiller d’émotion les yeux et de convoitise les babines.

« Beyrouth aux Beyrouthins » fut l’un de ses slogans favoris, aujourd’hui repris à grand fracas médiatique par son cheikh de rejeton.

Pourtant à y penser sérieusement, cette devise absurde, rengorgeant le chauvinisme arrogant et la xénophobie, rejette ipso facto son titulaire aux racines provinciales, ainsi que son Wahhabite de marmot, hors de l’égrégore éclectique des Beyrouthins de pure souche.

Avec la déchéance des villes mythiques de l’Est de la Méditerranée, comme Tyr, Sidon, Tripoli, Saint-Jean-D’acre et dernièrement la belle Alexandrie étouffée par le zèle Nationaliste Nassérien puis par la montée de l’Islamisme fanatique, Le dernier joyau resté presque intact était la ville de toutes les villes, et la perle de toutes les perles, Beyrouth l’incomparable qui coule dans mes veines avec mon sang, et que le Cheikh Wahhabite prétends aujourd’hui, chérir et connaitre mieux que moi.

Avec le déclin de la vague du nationalisme Arabe des années 1950/1960, une équation idiote et arbitraire prédomina dans le monde Arabe, et qui stipulait : Arabe = Musulman, aujourd’hui en passe d’être supplantée par une autre formule encore plus aberrante : Musulman = Sunnite.

Cette ligne de pensée [si on peut la qualifier de telle], sera l’origine de ruine et de dégradation inimaginables dans le monde Arabe à tous les niveaux.

Aujourd’hui, un autre cliché, extrait de la même veine, est en passe d’être pernicieusement implanté dans l’inconscient Libanais : Beyrouthin = Sunnite.
Avec toutes les conséquences qu’une telle aliénation ignorantissime et ridicule peut entrainer.

Dans le Beyrouth d’avant 1975 que je connais intimement, se côtoyaient l’Européen, le juif Levantin, l’Arabe, le Turc, l’Arménien, le Kurde et le Persan.
Tout l’Orient était représenté et personne ne pensait à différencier entre ces hommes à partir de leur race, fortune, confession ou idéologie.

Un bel exemple de cette union était la grande banque Française sur la place où je fis mes débuts dans les années 1960, et dont le PDG était un Français, le directeur-adjoint un Chrétien Libanais, le fondé de pouvoirs auquel j’étais affilié, un Juif natif d’Alep, tandis que mon chef de service immédiat était un Musulman issu d'une des plus vieilles familles Sunnites de Beyrouth.

Je n’oublierais jamais le banquet d’adieu donné en l’honneur de notre Directeur Français lorsqu’il reçut l’ordre de réintégrer Paris, suite à une sérieuse promotion qui le plaçait au sein du conseil général d’administration, et les larmes amères qu’il versa, [lui d’habitude si réservé],levant son verre et déclarant d’une voix tremblante d'émotion qu’il n’oublierait jamais ce beau pays où il passa avec sa famille les plus beaux jours de leur existence.

In Vino Veritas !

Mais Beyrouth fait aussi partie des choses qui méritent d’être pleurées.

Le cœur de Beyrouth était un plaisir pour les yeux. Deux cents ans d’histoire et d’architecture Méditerranéenne étaient encore préservés sur les façades d’immeubles qui rappelaient tour à tour Florence, Gêne, Marseille, Venise, Salonique et Istanbul. Un parfum de paradis fait des relents d’épices des anciens souks, mêlé aux effluves de café avec ou sans cardamome renvoyé par les nombreux vieux cafés pittoresques, flottait sur ces lieux paradisiaques que l’urbanisme sauvage et la modernité exclusivement argentifère n’avait pas encore altérés.

Comme épargné des horreurs qui agitaient le monde extérieur, Beyrouth continuait à vivre de sa propre vie et à son propre rythme, loin de la guerre froide, du conflit Israélo-arabe, des différends entre les régimes Arabes, mais surtout, inconscient du changement hideux advenu dans le monde Occidental qui à troqué entretemps son prestigieux héritage Gréco-romain fait de savoir et de lumière, contre une étroite identité Judéo-chrétienne, et d’un monde ‘’Islamique’’ désormais livré aux mouvements extrémistes du ‘’Djihad’’, et du ‘’Takfir’’.

En ces temps-là, les Eglises, les Mosquées et les Synagogues (eh oui !) de Beyrouth représentaient véritablement une symbiose unique de cultures et de croyances différentes, les seuls critères en vigueur étant la famille, la profession, le quartier et l’amitié millénaire entre les différences.

Voila ce qui rendit les Beyrouthins aussi coriaces devant l’adversité, avec cette volonté stoïque de continuer à vivre comme si de rien n’était, attitude qui frisait parfois l’inconscience et l’absurde, et qui laissa le reste du Monde pantois.

Mais à défaut des canons de la guerre civile [incivile], c’est l’effritement économique qui finit par avoir raison de la farouche résistance de cette urbanité complexe et merveilleuse, face aux nouveaux requins de la finance, qui attendaient patiemment leur heure pour faire main basse sur la ville.

Un matraquage médiatique diaboliquement organisé à réussi à leurrer beaucoup de personnes de bonne volonté, surtout dans le rang des jeunes qui ignorent tout de ce Liban d’antan, suite à une désinformation systématique qui rejetait tout le blâme du drame Libanais sur les ‘’générations précédentes’’, et les nouveaux Barons de la Finance, (les mêmes qui ont dépossédé les vieux Beyrouthins de leur ville par ruse et escroquerie, ou tout simplement par l’usage de la force), se parent aujourd’hui comme étant les représentants de la ‘’culture de la vie’’ et les seuls garants pour l’avenir du Liban.

De quel avenir nous parlent-ils donc ?

De celui des politiciens véreux, des miliciens et criminels de guerre ou des journalistes mercenaires ?

Ou serait-il celui des inestimables couches souterraines superposées d’histoire et de civilisation, éliminées à la dynamite du cœur même de Beyrouth, véritable assassinat de la mémoire, pour ériger à leur emplacement, des rêves factices climatisés de verre et d’acier ?

Ou serait-ce encore la mer, de plus en plus invisible sauf à partir des immeubles de luxe, et au mètre carré au prix du marché ?

Le centre ville qui divisait les deux Beyrouth en temps de guerre est redevenu aujourd’hui une ligne de démarcation autrement plus humiliante puisqu’elle sépare désormais les riches des autres.

Et quelle culture nous promettent-ils ?

Celle de la corruption, du sectarisme, des bulldozers et de la dynamite ?

Ou celle de l’attaché-case bourré de dollars à blanchir, sinon pour financer les bons et loyaux services de Fath-el-Islam ?

Ibrahim Tyan.

Friday, November 14, 2008

IX - L'ange déchu de la rue de Phénicie.


















Je suis comme toi Ô Nuit, constant et éperdu ; embaumés dans leurs larmes reposent en moi, des milliers d’amants dans leurs linceuls de baisers flétris.

Gibran Khalil Gibran - La nuit et le fou.

* * * *

J’aurais voulu entamer ce récit avec la formule sempiternelle ‘’il était une fois’’, mais ce que j’ai à raconter n’a rien d’un conte de fée, mais plutôt d’un conte vrai de Beyrouth ; de L’AUTRE Beyrouth, celui qui sombra à jamais dans les flammes de la démence, des pierres croulantes des immeubles éventrés, et de l’horreur des nuits sans lune sur les décombres de la ville-cimetière où la nature avait repris tous ses droits ; du vent glacial qui hululait désormais dans ses rues mortes à travers la végétation sauvage qui avait craquelé l’asphalte et brisé les pavés, et de ses chiens errants qui, pour avoir goûté à la chair humaine, avaient renoué avec la nature millénaire de leur Grand-Maître ancestral, le Loup.

* * * *

Jadis en descendant Souk-el-Tawilé, on arrivait jusqu’au fameux restaurant Oriental ‘’Al Ajami’’ dont le renommé ‘’Chawarma’’, une pure et savante merveille qui fondait dans la bouche, et la glace Arabe authentique à la crème ‘’Kachta’’, parfumée au mastic d’Alep ‘’Miské’’ et pavée de pistaches vertes avaient atteint un niveau de perfection jamais plus égalé.

Plus loin, du côté de la mer, vous accueillait le mythique restaurant Libanais du ‘’Bahri’’ et son propriétaire, le non moins célèbre Mitri Tueini, un très grand Monsieur, et grand ami de ma famille.

Que de fois ne l’ais-je entendu affirmer à mon père que les noms des ‘’sept familles’’ Chrétiennes et Musulmanes fondatrices de la ville de Beyrouth [dont les Tuéini et les Tyan], commençaient toutes selon lui, par la lettre : T ?!?

Réalité ou fanfaronnades de Beyrouthin, il demeure que la table incroyable de Mitri qui croulait sous les mezzés les plus raffinés, du ‘’Batrakh’’ Egyptien le plus rare, au succulent ‘’Tarama’’ ou caviar Grec tout frais, des viandes, poissons et fruits de mer les plus exquis jusqu’aux croquettes chaudes aux crevettes et les épaisses tranches de fromage ‘’Halloum’’ que l’on vous servait dorées au beurre dans des terrines brûlantes, était une réelle évidence.

Sur le même trajet, le Palm Beach Hôtel était devenu une borne incontournable depuis que la bande du théâtre de dix heures y avait établi ses quartiers généraux ; et tous les soirs, les Beyrouthins avaient rendez-vous avec Pierre et Cécile Gédéon, Gaston Chikhany, Dudul et les autres, pour les voir tourner allégrement en dérision sur scène, toutes les ‘’stars’’ de la politique Libanaise.

De l’autre côté, semblable à une citadelle au milieu de la Méditerranée, trônait le magnifique Saint-Georges [tellement convoité par le grand bienfaiteur qu’il en mourut littéralement sur son perron], superbe hôtel à cinq étoiles [authentiques] et rendez-vous de l’élite Beyrouthine et de la jet-set Internationale.

La capitale incontestée de la vie nocturne de Beyrouth et de tout l’Orient était la région De Zeitouné et ses ramifications qui s’étendaient jusqu’à la rue de Phénicie. Bars et boites de nuit, mais surtout des cabarets [conception aujourd’hui presque disparue au Liban] à la renommée mondiale tels le "Venus", le "Lido", le "Kit-Kat" ou les "Caves du Roy" offraient des numéros de standing International.

L’ « Epi Club » du dynamique et talentueux Toros Siranossian qui vivait à l’époque ses plus beaux jours, parraina les débuts Internationaux de Dalida, de Mireille Mathieu, de Nana Mouskouri, de Nino de Murcia et d’un certain Julio Iglesias.
Des noms tels Brel, Bécaud ou Aznavour y étaient des têtes d’affiche régulières.

C’est vers la fin de ces temps, et peu avant l’éruption du volcan qui fit voler en éclats les rêves et les fables du petit paradis Méditerranéen, que les habitués de la vie nocturne Beyrouthine eurent droit a l’inauguration d’un nouveau cabaret qui arborait le même nom que l’illustre temple du strip-tease Parisien, le « Crazy Horse Saloon », et auquel je dois un des plus mémorables ‘’éblouissements’’ de ma vie.

En ce temps là, je venais tout juste d’entamer une carrière professionnelle des plus fructueuses, j’étais jeune, libre et indépendant, avec de l’allure, du caractère, de l’argent, et de la testostérone à gogo.

Ce fut donc un soir, sur l’invitation d’un ami de longue date que je mis les pieds pour la première fois au ‘’Crazy Horse’’.

N’ayant jamais été particulièrement porté vers le voyeurisme, il me faut dire que j’acceptais en ce temps-là l’invitation de cet ami parce que j’aimais bien sa compagnie, son intelligence et sa vaste culture. Malheureusement, je constatais une fois sur place qu’il nous était virtuellement impossible d’échanger la moindre bribe de conversation cohérente vu la musique débitée à pleins décibels, et me résolus donc à reporter mon attention sur le manège des filles qui se succédaient sur scène devant moi.

Une douce torpeur m’envahissait déjà lorsqu’ELLE apparut sur scène pour clore la première partie du show ; et mon cœur fit deux ou trois ratés.

Devant moi, grande, mince et souple comme une liane, suintant la sensualité animale de tous les pores de sa magnifique peau soyeuse et basanée de métisse Amazonienne, se tenait l’incarnation même du DIABLE, dans toute sa splendeur sulfureuse.

Une beauté incroyable à peine voilée par le mince cache-sexe réglementaire exigé par dame censure, des petits seins arrogants et fermes qui défiaient les lois de la pesanteur et un corps musclé de sportive sans une once de graisse, qui conservait cependant là où il le fallait, ces courbes gracieuses dénotant une anatomie féminine exceptionnelle.

Mais c’était surtout l’aura de sexualité à l’état pur, brut et fondamental que tout son être torride dégageait, qui me bouleversa.

Sur mes instances pressantes, mon ami qui connaissait mieux que moi les labyrinthes de la nuit, exprima à qui de droit le désir de voir ‘’Jungle Queen’’ [ô le sobriquet ridicule], partager notre table. C’est ainsi qu’une demi-heure plus tard, la Brésilienne Carmen Silva, moulée dans une simple robe sombre, les cheveux brillants d’un noir de jais sobrement tirés vers l’arrière, très légèrement maquillée et sans artifices ni bijoux était assise devant moi.

Elle n’en était que plus fascinante.

Champagne. (C’était moi désormais qui régalais).

A mon grand étonnement, la belle me voyant commander du Dom Pérignon, exprima gentiment de sa voix chantante et un peu rauque, [elle fumait des Luckies sans filtre] dans un assez bon Anglais, qu’elle préférerait au cas où cela ne me dérangerait pas du Mumm ‘Cordon Rouge’ (bien moins cher !!!).

Fasciné, je découvrais de près le visage de cette créature extraordinaire. Plutôt mince et allongé, les pommettes hautes et prononcées, le nez légèrement épaté et les lèvres gourmandes et ourlées découvraient de temps à autre une dentition éblouissante.

Mais c’étaient surtout les yeux qui m’arrêtèrent, des yeux d’un noir absolu, plutôt petits, langoureux et comme ensommeillés, traversés en de furtifs éclairs d’une dureté peu commune. Des yeux indéchiffrables.

Plus la soirée avançait, plus je me trouvais sous l’envoûtement de cette créature dont l’esprit s’avéra encore plus extraordinaire que le physique ; et lorsque mon ami et moi prirent congé d’elle, je m’inclinais cérémonieusement et lui fis un baisemain comme on en fait à une grande dame. Elle eut un sourire imperceptible et s’approchant jusqu’à me faire sentir la chaleur de son corps contre le mien, elle m’effleura aussi soudainement que furtivement les lèvres des siennes, me soufflant au passage : Wait for me.

Mon ami me quitta sur les goguenardises d’usage, et je suivis Carmen qui habitait à deux pas du club dans un complexe d’appartements meublés.

Décrire ce que je ressentis lorsque je me retrouvais tout seul avec elle dans l'ascendeur, et la façon avec laquelle elle se lova voluptueusement contre moi, me soupirant dans le cou des mots enamourés en Portugais entrecoupés de halètements rauques, dépasse mes facultés d’écriture…

* * * *

A peine vingt minutes plus tard, un taxi me débarqua à trois heures du matin devant les parasols bleus du café trottoir ‘’La Dolce Vita’’ à Raouché.

A un maître Habib étonné, je commandais un double cognac à la place de mon double express habituel et m’accoudais à la table, la chemise encore béante, la cravate défaite, et la tête entre les mains.

La foudre me tombant du ciel droit sur le crâne m’aurait moins ‘’sonné’’.

Carmen Silva, ma ‘’jungle queen’’ Amazonienne, celle qui m’avait enflammé le sang et les sens était un travesti.

Un transsexuel quoi. Un mec comme moi !

Et dire que j’avais encore son parfum qui me collait a la chemise.

Ibrahim Tyan.

Thursday, November 13, 2008

X - Autrefois, naguère et jadis.





















Depuis l’établissement du calendrier Grégorien en 1582, il a été convenu que l’équinoxe d’automne tombe le 21, 22, 23 ou 24 Septembre de chaque année, et se distingue dans les rares pays que la nature à privilégié de quatre saisons bien définies, par un adoucissement climatique progressif qui vient marquer la fin des chaleurs d’été et préluder l’avènement des rigueurs hivernales.

Les célèbres ‘’sanglots longs…’’ de Verlaine, ‘’Les feuilles mortes’’ de Prévert, ou ‘’Le chant d’automne’’ de Baudelaire, n’en sont que des spécimens prélevés au hasard sur le vaste et merveilleux répertoire séculaire établi par les grands chantres romantiques de tous les temps, pour exalter en de lignes inoubliables, la magie trouble et mélancolique des pâles lueurs automnales.

Or il est un vieux dicton bien de chez nous qui affirme que pour jouir pleinement des saisons de l’année, il faut passer le printemps à Damas, l’hiver au Caire et l’automne à Beyrouth.
Curieusement, il n’est point question d’été dans cet aphorisme, ce qui porte à croire que l’auteur nous as délibérément laissés le champ libre pour nous demerder durant cette saison comme bon nous semble ; A Palma, ou sur la Côte d’Azur, ou encore sur la Riviera Italienne, à moins que l’enfer climatisé de Riyad ne nous tente, et ses mornes dunes poudreuses et calcinées.

Les goûts et les couleurs étant ce qu’elles sont, [et les intérêts, ce que vos savez], cette dernière option complètement impensable pour certains, pourrait bien s’avérer une destination de choix pour d’autres…

* * * *

Situé à 33° 53′ 13’’ Nord et 35° 30′ 47’’ Est du Levant, (terme que je préfère à celui de : « Moyen-Orient » imposé par les Anglo-Saxons), le Beyrouth d’aujourd’hui est cité dans de récents manuels de géographie parus à travers le monde, comme étant ''un centre financier et un port de commerce qui fut jadis un centre culturel d’une importance majeure dans l’est de la Méditerranée et les pays Arabes, et qui à été longtemps considéré, du fait de son emplacement stratégique, comme un carrefour entre trois continents (l’Asie, l’Afrique, et l’Europe), et un accès vers l’Orient !

« Qui fut jadis… », et « Qui à été longtemps considéré… »

Comme certaines expressions anodines, peuvent brûler pire que du fer rouge !

Tout dépend du contexte.

* * * *

JADIS…

Autrefois, la vie des Beyrouthins coulait douce et sans hâte, heureuse et indolente avec peu de soucis. L’été, la capitale Méditerranéenne se vidait de la plupart de ses habitants car presque tout Beyrouthin possédait ou louait une seconde résidence à la montagne pour y estiver durant la saison des grandes chaleurs.

Les Beyrouthins Chrétiens choisissaient généralement les hauteurs du Metn et du Kesserwan pour y passer l’été, tandis que la préférence des Musulmans allait vers les régions d’Aley, Bhamdoun et Souk-el-Gharb dans le Mont-Liban ainsi qu’aux nombreux villages du Chouf.

Quant aux citadins les plus aguerris (et dont j’en fais toujours partie), rien ni personne ne pouvait les déplacer de leur chère vieille ville ni de les éloigner des langueurs azuréennes de leur Méditerranée.

Il faut dire qu’en ces temps là, des plages sans pareil, au sable fin et doré, portant des noms indélébiles dans la mémoire Beyrouthine, notamment: le Côte d’Azur, le Saint-Michel, Le Saint-Simon, le Riviera, l’Acapulco et tant d’autres, plus belles et plus élégantes les unes que les autres, longeaient le long du littoral sud, de la région d’Ouzaï jusqu’à Jnah, se succédant comme des perles de Lapis Lazulite enchâssées dans de l’or, à faire pâlir d’envie les golfes du Bengale ou les sables d’Hawaï.

Que de fois me suis-je demandé sur le sort du coquet petit chalet en bois au Saint-Michel, qui fut mien pendant des années, et dont le parquet qui grince, à connu des soirées à étonner des princes… (Salut Barbara).

En ces temps bénis et à jamais révolus, la vie était bien plus clémente qu’aujourd’hui, même pour les plus démunis ; et une certaine sagesse sereine caractérisait les Beyrouthins qui savaient par instinct que le secret du bonheur véritable réside dans le pain quotidien dûment gagné au labeur dans la dignité.

Aujourd’hui, presque tous dilapident leurs précieux jours pourtant comptés, à s’essouffler comme des lévriers après la Porsche, la villa et le Jacuzzi.
Remarquez, c’est bien joli un grand jacuzzi, avec un bon cigare, un brut bien frappé et du Mozart en fond sonore. Et pourquoi pas tant qu’on y est, une affriolante Thaï qui vous attends toute en adoration, tenant religieusement votre peignoir-éponge ? (Sincère, aucun cynisme ici)

Après tout, on ne vit qu’une fois…

Mais il se trouve aussi que c’est payer stupidement trop cher de sa peau et de sa dignité humaine, que de se dégrader jusqu’à s’avilir, trahir, mentir, voler et s’infliger un ulcère duodénal chronique, dans le seul but de s’acquérir à n’importe quel prix, ce qui ne représente finalement qu’une cuve en céramique qui fait des bulles et une pute que n'importe quel autre connard avec du pèze peut se payer.

* * * *

Dans l’ancien Beyrouth, l’avènement de l’automne marquait toujours la fin de la ‘’morte saison’’ d’été et l’ouverture de la grande saison mondaine, artistique et culturelle.

Les places Debbas, des Martyrs et de Riyad-el Solh qui formaient le cœur battant de la capitale redoublaient en foule et en activité.

Après avoir programmé tout le long de l’été des films mineurs ou en seconde vision, les salles de cinéma majeures du centre –ville réaffichaient les nouveautés les plus récentes de la production mondiale, souvent projetées en ‘’Day and Date’’ avec Paris ou Hollywood.

L’ancienne répartition des grandes compagnies cinématographiques internationales entre les salles de cinéma Beyrouthines était bien meilleure que l’ordre chaotique imposé par les distributeurs d’aujourd’hui. Ainsi donc, le cinéphile d’antan savait à l’avance que l’ancien cinéma Empire projetait en exclusivité les films de la Columbia et de l’United Artists, le Métropole : la Paramount+ des films Arabes, le Rivoli : la Warner Bros + des films Arabes, le Capitole : la MGM, le Roxy : la 20th Century Fox, le Dunia : l’Universal, le Radio City : l’Allied Artists, la Rank Britannique et la Titanus Italienne. Un peu plus haut, vers l’avenue Bechara-el-Khoury, le Gaumont Palace programmait les films Français distribués par Gaumont, Odéon et Pathé ainsi que les films Soviétiques de la Mosfilm.

Pour les cinéphiles avertis, Beyrouth rengorgeait de ciné-clubs, mais le plus important et le plus notoire était sans doute le ciné-club de Beyrouth qui reprenait son activité au début de la saison d’automne et dont le standing exceptionnel doit beaucoup au dévouement de l’infatigable Alain Plisson.

C’est grâce à ce club que j’eus l’opportunité de faire connaissance pour la première fois avec les chefs-d’œuvre immortels du cinéma, mais aussi d’avoir rencontré et eu le privilège d’effectuer des échanges personnels avec de prestigieux cinéastes invités tels, André Delvaux (timide jusqu’à l’effacement), Georges Franju (cassant et désagréable), Alain Resnais (élégant et suave) et même André Méliès, fils et collaborateur du grand pionnier du cinéma, Georges Méliès.

* * * *

Quand je regarde ce qui se fait aujourd’hui dans le domaine du théâtre au Liban, je me sens partagé entre le désespoir le plus accablant et la raillerie la plus féroce.
Où en sommes nous donc de la splendeur d’antan, lorsque Mounir Abou Debs revint de France pour insuffler au théâtre Libanais ce grand élan puissant et ambitieux ?

A la fin des années 1960, j’eus la chance de me lier d’amitié avec Mounir et de participer activement aux cours donnés dans son école privée « L‘école de théâtre moderne de Beyrouth » située dans la région de Clemenceau, (tout près du domicile Beyrouthin de Walid bey…pour ceux a qui les bornes féodales sont plus familières que les repères culturels).

Ce n’est que progressivement que je vins à découvrir l’importance de ces lieux où un monde nouveau pour moi sur lequel régnaient Eschyle, Sophocle, Shakespeare, Stanislavski, Lee Strasberg et Peter Brook en maîtres absolus, et d’où est sortie la fine fleur de la scène Libanaise tels Raymond Gebara, Antoine et Latifa Moultaka, Roger Assaf, Jalal Khoury et Antoine Kerbage (celui qui fascina jadis les foules en interprétant ‘’ Le roi se meurt’’ d’Ionesco, et pas celui d’aujourd’hui…quoique je comprends parfaitement qu’il faut bien gagner son bifteck).

Qui se souvient aujourd’hui de l’éthérée Théodora Rassy, de l’intense Rida Khoury ou du merveilleux Hamlet que fut Michel Nabaa’ ?
Ou de la version incroyable du Mac Beth de Shakespeare (toujours préservée dans les caves de Télé-Liban) tournée dans d’immenses locaux presque vides et d’extérieurs dépouillés, avec des jeans, T-shirts et espadrilles pour tous costumes, dans la plus pure tradition de Jersey Grotowski (le prince Igor) et de Jerome Robbins (West Side Story) et dans laquelle Mounir Abou Debs honora l’auteur de ces lignes en lui confiant l’immense responsabilité du rôle de Mac Beth.

Dans toutes les manifestations internationales, de Paris à Berlin et de Moscou à Avignon, le théâtre Libanais polarisait l’attention de la critique étrangère et raflait les distinctions les plus prestigieuses, au grand désintéressement de l’état cretins, toujours trop occupé à fouetter ses eternels chats pour s’intéresser à autre chose.

Le spectacle à l’aéroport international de Beyrouth, de la troupe de théâtre Libanaise qui rentra incognito, ignorée, démoralisée et presque la queue entre les jambes au début des années 1970, après avoir raflé le premier prix au festival international de Berlin , devant les Russes, les Américains, les Britanniques et tous les autres, avec la fantastique pièce d’avant-garde : ‘’Le Déluge’’, avait de quoi vous foutre la mort dans l’âme.

Pour une fois, et peut-être à cause du sujet qui me tient particulièrement à cœur, j’ai de la difficulté à clore cet article. Je vais donc laisser ce soin à mon très valeureux et très pur Nazim Hikmet, qui lui, déclame de vive voix, avec des mots simples, directs et presque naïfs, tout ce que le long de ce récit, je n’ai fait que chuchoter.

Ibrahim Tyan.

Traître à la patrie

Oui, je suis traître à la patrie, si vous êtes patriotes, si vous êtes les défenseurs de cette patrie, je suis traître à la patrie,
je suis traître à la patrie
Si la patrie ce sont vos ranchs,
Si c’est tout ce qu’il y a dans vos caisses et sur vos carnets de chèques, la patrie.
Si la patrie, c’est crever de faim le long des chaussées,
Si la patrie, c’est trembler de froid dehors comme un chien et se tordre de paludisme en été,
Si c’est boire notre sang écarlate dans vos usines, la patrie Si la patrie, ce sont les ongles de vos grands propriétaires terriens,
Si la patrie, c’est le catéchisme armé de lances, si la patrie, c’est la matraque de la police
Si ce sont vos crédits et vos rémunérations, la patrie
Si la patrie, ce sont les bases américaines, la bombe américaine, les canons de la flotte américaine
Si la patrie, c’est ne pas se délivrer de nos ténèbres pourries.
Alors je suis traître à la patrie.

Nazim Hikmet. (1902-1963)

Wednesday, November 12, 2008

XI - Paradise café.















En traversant la rue des banques pour descendre de la place de Riyad el Solh dans l’ancien Beyrouth d’avant-guerre vers la région de Bab-idriss, puis en empruntant de là, la vieille route du tramway pour se rendre à la place des Martyrs pour remonter ensuite jusqu’à la place Debbas située aux confins des trois rues de Monot, Damas et Bechara–el-khoury, on aurait fait le tour de l’essentiel des quelque 400 ha, qui formaient le centre de la vieille ville de Beyrouth.

Mais le milieu du centre et le cœur battant de cette ville était incontestablement la place des Martyrs, appelée aussi place des Canons ou encore plus communément la place du ‘’Bourj’’ et peut-être « Place de la Liberté » dans un avenir plus ou moins proche ; perspective dont la seule idée suffit pour me donner froid dans le dos.

Avant de devenir un espace-symbole de la domination d’une oligarchie au pouvoir qui s’en empara sans scrupules, l’extorquant sauvagement à ses propriétaires légitimes pour en faire un territoire hostile en discontinuité morphologique brutale avec le restant de la ville, la place des Martyrs d’avant-guerre conservait encore ce parfum rare et exquis qui caractérise tous les lieux préservés d’une modernité exclusivement argentifère.

De jour, telle une ruche d’abeilles en effervescence, la place fourmillait de voitures, de bus et de gens. Les appels incessants des chauffeurs de taxis-services en partance pour Aley, Bhamdoun, Zahlé, Saïda ou Tripoli, se mêlaient aux klaxons de la circulation dense, aux cris des vendeurs de galettes chaudes [kaak], du cliquetis caractéristique des tasses des porteurs de café Arabe à la cardamome et du tintement cuivré des petites cymbales des vendeurs de boissons fraîches telles la limonade, le Souss, le Jellab et le Tamarin servis dans de grands verres avec de la glace pilée. Les coups de sifflets stridents des agents de circulation contrastaient avec leur visible résignation devant la vanité de leurs efforts pour instaurer un semblant d’ordre et de discipline a cet imbroglio aussi inextricable que pittoresque.

Deux cents ans d’histoire, d’architecture et de civilisation étaient résumés à travers les immeubles, les édifices et même les pavés de cette place où chaque recoin recelait ses propres contes et souvenirs. Mais c’était surtout la Méditerranée, invisible mais omniprésente qui conférait à cet endroit un aura imperceptible, telle une vibration subtile et indétectable dont la magie intoxicante se reflétait sur les êtres et les choses.

L’appel du muezzin de la mosquée Al-Omari rejoignait les carillons des clochers de la cathédrale de Saint-Georges pour se mêler aux cris des colporteurs ambulants et du fracas des pions du Trictrac [Tawlé] que les joueurs dans les cafés abattaient énergiquement à chaque coup gagnant.

Deux détails sautaient tout de suite aux yeux de l’observateur des cafés de la place des canons : leur ancienneté et leur vastitude. Que cela soit le célébrissime ‘’kahwet-el-kezaz’’ [l’authentique] ou café du ‘’Hijaz’’ de son nom véritable, qui se trouvait à l’emplacement de l’actuelle mosquée Mohammad el Amin, ou du ‘’café de la République’’ dont le nom fut prémonitoire pour deux jeunes avocats débutants qui s’y retrouvaient souvent, en l’occurrence Me. Camille Chamoun et Me. Charles Helou, ou encore du café ‘’Al Fardauss’’ situé au second étage d’un immeuble presque bicentenaire et sur lequel nous reviendrons ultérieurement. Chacun de ces cafés était un monument historique en lui-même affichant un pedigree impressionnant de personnalités Libanaises, Arabes et étrangères illustres qui le fréquentèrent, et d’événements mémorables qui furent décidés sur ses tables et à l’abri de ses murs.

Les Beyrouthins indécrottables commencèrent par considérer avec méfiance l’établissement en 1960 du café moderne ‘’La Ronda’’ sur la place des Canons, et qui détonnait avec ses vénérables homologues centenaires par l’absence du narguilé et du jeu de Trictrac, mais aussi par ses tables en formica noir, ses sièges en chrome et plastique rouge, ses grandes baies vitrées et son esthétique résolument futuriste. Mais lorsque les regrettés, Selim el Lawzi, Nizar Kabbani, Nasri Chamseddine et Gary Garabedian y établirent avec d’autres leurs quartiers généraux, le public suivit et ‘’La Ronda’’ rentra dans la ronde.

Jadis, la place des canons fusionnait dans son creuset tous les éléments du tissu organique et social Beyrouthin et Libanais. Le passé et le présent s’y mêlaient intimement, Le commerce, les arts et les plaisirs, L’élite, l’aristocratie et la haute bourgeoisie, la plèbe, la pègre et la prostitution s’y côtoyaient pour former cette fantastique sédimentation incroyablement fertile qui fit de Beyrouth La Perle du Levant et le dernier survivant des paradis Méditerranéens.

Lors d’un de ses pèlerinages à Beyrouth vers les débuts du XXème, le célèbre Ahmad Chawki, gloire de l’Egypte et ‘’Prince’’ élu des poètes de son temps, également fin gourmet et connaisseur en la matière, fut tellement subjugué par les affriolantes merveilles auxquelles il goûta chez ''Bohsali'' à la place des canons qu’il en composa sur le champ un quatrain qu’il dédia gracieusement au célèbre pâtissier Beyrouthin.
Ce quatrain existait encore en 1975, gravé sur le marbre chez ‘’Saadeddine Bohsali &fils’’ à la place du Bourj et qui citait notamment qu’à son heure venue, le poète n’emporterait avec lui que deux souvenirs : Le goût des lèvres de sa bien-aimée, et celui du ‘’baklawa’’ de Bohsali.

Exquis, non ?

La nuit, une sorte d’envoûtement s’emparait de la ville. A partir du coucher du soleil, les bruits de la journée cédaient progressivement la place à la musique, car la place des Martyrs avait aussi ses cabarets bien à elle ; certes moins raffinés que ceux de Zeitouné ou de la rue de Phénicie, mais non moins illustres et bien plus achalandés en beautés naturelles et authentiques venues de tous les coins du Levant et du bassin Méditerranéen. Les voix féminines de l’Orient issues des lieux de plaisirs nocturnes tels le ‘’Nadi el Chark’’ ou le ‘’Parisiana’’, virevoltaient au son de la flûte et du tambourin dans les rues, alors que dans les ruelles ‘’chaudes’’ derrière l’immeuble imposant de la préfecture de police, des enseignes en néon portant chacune le nom d’une fille s’illuminaient l’une après l’autre.

C’était à l’entrée d’une de ces ruelles que se tenait une modeste gargote qui ne payait guère de mine. Pourtant il fallait se mettre en rang et attendre patiemment son tour pour y trouver une place vacante; car le méchoui, le kafta et le hoummous qu’on y servait étaient sans exagération les meilleurs au monde ; je parle évidemment du ‘’Kobrosli’’ qui laissait loin derrière lui tous les autres restaurateurs de la ville, y compris le fameux et sophistiqué ‘’Ajami’’. C’est là qu’assis à une méchante table, je me suis retrouvé souvent coincé entre une personnalité éminente d’un côté et de l’autre un truand des plus notoires.

Al FARDAUSS.

Imaginez un local immense éclairé de jour et de nuit par d’innombrables châssis de néon, suspendus au plafond par des chaines en cuivre ; telle est ma première description du café ‘’Al Fardauss’’ [Le Paradis] situé au premier étage d’un immeuble presque bicentenaire à l’ouest de la place des canons face à la statue des Martyrs.

Fidèle à la tradition des cafés de la place, les dimensions du ‘’Fardaus’’ étaient tout simplement inimaginables par rapport aux critères d’aujourd’hui. Dans l’immense salle principale destinée aux joueurs de Trictrac, de dames et d’échecs ainsi qu’au narguilé, d’innombrables rangées de magnifiques tables à la surface polie en marbre blanc reposant sur un socle en fer forgé étaient disposées avec leurs sièges en rotin noir cannés de beige, à une distance respectable les unes des autres. Un autre signe d’une époque révolue où la gestion carotteuse et mercantile n’avait pas encore pris le dessus sur le confort du client et son bien-être.

Dans une salle contigüe aux dimensions plus ‘’modestes’’, s’étalaient une douzaine d’énormes tables de billard alignées en deux rangées parallèles avec un plafonnier suspendu au-dessus de chaque table. On pouvait en cliquant les touches de compteurs mécaniques en cuivre encastrés dans le mur derrière chaque table marquer les scores respectifs des joueurs.

Pour les joueurs de cartes, le ‘’Fardauss’’ disposerait d’une troisième salle aux tables rondes tapissées de feutre vert, éclairée par de superbes luminaires en verre plombé et coloré dans le plus pur style Tiffany.

Le terme « Baroque » n’est pas assez fort pour décrire l’impression générale que dégageait l’endroit ; et quoique les arcades et les colonnades de la grande salle fussent de style Ottoman, le carrelage en marbre blanc bordé de noir et les fresques murales étaient du plus pur style florentin tandis que la salle des jeux de cartes rappelait curieusement l’Angleterre Victorienne. Le tout, légèrement fatigué, un peu vieillot, mais délicieusement romantique et art déco a souhait, ressemblait à un croisement entre un saloon du Far-West, une ancienne maison close Viennoise de luxe et une brasserie Parisienne du début du XXème. Un décor digne d’un Toulouse - Lautrec ou d’un Dostoïevski.

Mais l’atout principal de l’endroit était le personnel. Une véritable petite armée de serveurs vifs et dégourdis sous le haut commandement de leur chef suprême : Hamdi ; un vieux dur à cuire d’ancien Beyrouthin, court sur pattes, râblé, la tête chauve et le visage rougeaud orné d’une superbe moustache blanche, toujours sapé impeccablement d’un gilet noir, d’une chemise blanche et d’un long tablier blanc à la Française qui lui recouvrait le bas du corps. Détail amusant, Hamdi, comme tous les authentiques cafetiers Beyrouthins de son temps, se mettait un point d’honneur à transmettre les commandes de sa voix de stentor, en Turc ! Que de fois ne l’ais-je entendu brailler à un garçon en pointant du doigt le narguilé d’un client qui menaçait de s’éteindre : Nari-Kiiiii !

Un autre point fort de ce café était ses balcons immenses qui offraient une vue panoramique imprenable sur l’ensemble de la place des Canons. C’est là que j’aimais m’asseoir au cours des soirées d’été, seul de préférence sauf un bon narguilé Ajami et deux doigts de Scotch (à renouveler) additionnés d’un doigt d’eau fraiche et de trois glaçons.

Au beau milieu de la place, la statue des Martyrs scintillait comme un diamant sous les faisceaux de projecteurs venus des quatre coins du site splendide tout en marches de marbre qui lui servait de socle.

Une caressante voix féminine émana de l’horloge parlante à fleurs et me parvint avec la brise nocturne jusqu’à mon balcon au ‘’Paradis’’ pour m’annoncer en trois langues différentes qu’il était minuit.

Et comme à chaque midi et minuit, l’annonce était suivie de l’hymne national.

A cette époque, on y croyait !

A l’ombre de mon Beyrouth adoré, tel Souleiman le Magnifique au pinacle de sa gloire, je dégustais par petites gorgées de bonheur, les délices d’un moment que je croyais eternel, indifférent aux tourments qui agitaient le monde extérieur, inconscient des ailes du malheur qui se déployaient déjà au-dessus de mon pays.

* * * *

Debout sous le soleil de Novembre au milieu du centre de Beyrouth désormais délimité par le campement du Hizbollah sur la place Riyad el Solh, des barrages de l’armée à l’ouest de la place des Canons et du bivouac du Tayyar du côté de la place Debbas, je contemplais le cœur jadis battant de Beyrouth, désormais réduit à un espace d’envies et de jalousies qui ne réponds plus qu’à la voracité d’une classe sociale limitée, stratégiquement positionnée dans une conjonction historique particulière et éphémère.

Le centre ville, reconstruit en rupture délibérée de tout lien avec la ville et le pays qui l’entoure, ce ghetto doré incrusté au cœur d’une cité qu’il ne reconnaît plus comme son prolongement naturel, et qui se refuse désormais d’en être le centre qui vit d’elle et qui la fait vivre, est une invitation ouverte à la violence urbaine.

C’est de cet espace aujourd’hui figé et en état de siège que fusera la première étincelle qui allumera le brasier des confrontations futures entre les Libanais.

Seule une autruche en verrait autrement.

Ibrahim Tyan.

Ps. La grande bâtisse située a droite de l’ancienne photo qui accompagne ce billet est celle qui abritait le café ‘’Al Fardauss’’ a la place des canons. On remarquera le grand balcon et les huit grands portails vitrés dont les deux a l’extrême droite appartenaient a la salle des jeux de carte, tandis que les deux de l’extrême gauche a la salle de billard ; les quatre vitrines centrales donnaient sur la grande salle de trictrac, narguilé etc.